Scopitone, de Laurent Perrin

La ville que Laurent Perrin a filmée dans Scopitone, son premier court métrage, c’est le Paris marginal du tournant des années 1970-1980. Une ville en pleine déconstruction, enregistrée par le film, un Paris en train de disparaître : celui des squats, des terrains vagues et des rues abandonnées d’un Belleville libertaire ; celui d’un Pigalle punk rock ; celui d’une Bastille populaire –pas seulement les soirs d’éléction– ; celui d’un quartier Buci-Saint-Germain encore sous influence structuraliste.
Ce Paris-là est habité par Patrick et une bande de jeunes gens qui ont choisi de vivre hors système, le plus loin possible des règles, des normes et des contraintes asservissantes. Ils squattent les immeubles de Belleville promis à la destruction ; ils vivotent de petits boulots au jour le jour ; ils écoutent et font de la musique ; ils dealent pour de faux. Avec alentour un patron de garage pervers concupiscent, un père défaillant et autoritaire et des flics aux manières brutales droit héritées de la Gestapo, Patrick, Charlotte et les autres n’en incarnent que plus sûrement la douceur, la simplicité, un certain état d’innocence.
Envoyé dépanner une mobylette place de la Bastille, Patrick tombe sur Nelly, une longue et jolie brune très fantômette. Leur rencontre, un champ-contrechamp à 180 degrés, enfin libéré de la règle des 30 –béni soit Perrin !– a la force de leurs regards caméra. On les voit au fond des yeux = ils se voient au fond des yeux.

Enchantement que cette littéralité naïve de la mise en scène dont le film regorge. Les textes disent l’action en train de se dérouler comme les intertitres du muet : un mécanicien démontant un moteur devant un panneau « mécanique » ; Patrick, tabassé par des filles à qui il a refourgué de la fausse came, s’écroulant devant une palissade marquée « danger de mort »… Les paroles sont plutôt performatives ; elles annoncent l’action, la suite : Nelly disant « un vrai cliché » de Patrick, qui passe comme par hasard en mobylette devant la librairie où elle travaille, et réapparaissant une seconde après avec un appareil pour le photographier…

Scopitone partage beaucoup avec Le Pont du Nord de Jacques Rivette. Tournés au même moment, Scopitone probablement quelques mois avant, les deux films se déroulent dans un Paris de friches à l’abandon et de quartiers en cours de démolition. Leurs personnages se ressemblent. Lost in translation : Marie et Baptiste côté Rivette, Nelly et Patrick entre autres côté Perrin. Tough guys : Julien le malfrat côté Rivette, la bande de rockers côté Perrin. Bad cops des deux côtés. Leurs actrices, Pascale Ogier chez Rivette, Martine Simonet chez Perrin, deux tiges longilignes aux visages d’enfant, ont la même grâce fantasque. Bulle Ogier et Didier Sauvegrain ont une présence lunaire, comme venue d’ailleurs. Les deux films documentent un Paris anormé, en train de disparaître. Avant de dérouler sa fiction, Scopitone ouvre sur une séquence documentaire où un couple avec enfant raconte sa vie jusqu’à l’expulsion dans un squat semblable à celui du film -le même peut-être. Le Pont du Nord, lui, passe notamment par les entrepôts de Bercy et les abattoirs de Vaugirard en cours de démolition. L’un comme l’autre ont le goût du jeu et inventent un fantastique discret, à la fois malicieux et mélancolique.

Si Piazzolla accompagne magnifiquement Pascale Ogier à mobylette à travers Paris et autour du lion de Denfert –Moretti traversant les rues de Rome à Vespa sur Cheb Khaled dans Journal intime n’a rien inventé–, dans Scopitone, c’est plutôt le film qui accompagne la musique dont il est baigné. Il en est la bande-image, le clip. Ce n’est pas pour rien que Laurent Perrin l’a appelé ainsi. On voit d’ailleurs un scopitone (1) dans le café à Bastille où Patrick et Nelly prennent leur premier verre avant de jouer au flipper. Scopitone et flipper : deux machines nées avec le rock et disparues, ou survivant à l’état fantomatique, après son âge d’or.

Et après cet âge d’or, que reste-t-il ? Pas grand chose, rien à vrai dire, si ce n’est le désir de liberté et de révolte mais abîmés. “C’est fini” : dernière phrase du film.

Allez, un peu de Go-Go Pigalle :


Guitare Jacobacci Studio 2 par marcsabatier

(1) Pour mémoire, le scopitone était un juke-box doté d’un écran qui diffusait des films avec la musique. Ces « clips » étaient tournés en 16 mm, à toute allure, avec trois francs six sous.
P.S. 1 : J’étais enfant dans ce Paris là, trop petite pour l’arpenter, mais j’en ai gardé quelques images qui me rendent Scopitone et Le Pont du Nord familiers.
P.S. 2 : Mon père connaissait Laurent Perrin. Moi, je ne l’ai vu qu’une fois. C’était au printemps dernier. Je l’accueillais pour présenter son film sur André Téchiné au Centre Pompidou. Il avait l’air timide et très doux, un peu triste. Il était venu avec sa fille, adolescente. Elle s’appelle Judith, comme moi. Nous sommes trop peu à porter ce nom et elle était bien trop charmante pour que je l’oublie –n’y voyez pas une tentative de me complimenter en miroir, on ne se ressemble pas du tout. En apprenant la mort de Laurent Perrin, j’ai immédiatement pensé à elle, et j’y pense encore parfois.

Scopitone, de Laurent Perrin, France, 1981, 35’, coul., avec Didier Sauvegrain, Martine Simonet, Jean-Claude Bouillon, Edwige Gruss. Scénario et dialogues écrits avec Olivier Assayas.
Disponible dans le coffret DVD Laurent Perrin édité à l’automne 2011 par les Films du Paradoxe.
Olivier Assayas et Nathalie Richard, amis très proches de Laurent Perrin, lui ont rendu hommage lors de la remise du Prix Jean Vigo 2012 au Centre Pompidou. Laurent Perrin avait reçu le prix en 1987 pour Buisson ardent.





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