Ce répondeur ne prend pas de messages, d’Alain Cavalier


Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

Une main ferme à répétition les portes et fenêtres d’un appartement vide. Étrangement plus qu’elle ne les ouvre. C’est une main d’homme, aux gestes précis, calmes et déterminés. C’est un appartement ancien, qui porte les traces du temps passé –fissures et cloques aux murs et au plafond, tuyauteries vétustes– et des vies qui s’y sont écoulées –quelques dessins et photographies, une chaise, un lit, un bureau, des rideaux… La main circule avec un corps qu’on ne voit pas encore, mais une voix l’accompagne déjà. La main –et la caméra-œil qui la suit– semble vouloir épuiser l’espace de l’appartement et tous ses stigmates, en même temps qu’elle liquide les derniers objets. La voix, d’homme, comme la main, rapporte, à la troisième personne, notes, lettres, petits mots et bribes de souvenirs d’une vie à deux –”Elle disait : …”, “Il pensait : …”. La main et la voix s’appartiennent : elles s’accomplissent l’une l’autre.


La dernière bande

La main et la voix font ressurgir les fantômes de l’appartement et de leur passé : une femme aimée, très belle et désespérée, que rien n’apaisait plus, pas même la main et la voix ; des photographies de l’Algérie colonisée et de l’Algérie en guerre ; des instructions laissées amoureusement à l’autre pour préparer son repas ; des photographies, encore, de l’attentat réussi du commando tchèque anti-nazi contre Heydrich… La main et la voix racontent toutes ces histoires, à leur échelle. Elles figurent même redoutablement les camps de la mort avec une simple tranche de pain brûlée sur une plaque chauffante, un savon jeté à côté, le tout débarrassé par une casserole d’eau déversée brutalement. La main ferme encore une porte, et commence à la peindre en noir.


Une chambre apparaît, un peu plus meublée que les autres pièces. La caméra panote depuis la fenêtre vers une banquette, un bureau puis un lit. Allongé sur le lit, de dos : un homme à la tête entièrement enveloppée dans un bandage blanc. La caméra s’arrête sur lui. Off, une voix de femme, la seule du film, dit un texte, terrible. Un homme perd la femme qu’il aime de tout son être ; il assiste à sa mort à l’hôpital, après un accident, impuissant. Il s’effondre, il prie : “Ne la laissez pas mourir ! Oh mon Dieu, je vous en prie, ne la laissez pas mourir ! Je ferai tout ce que vous voudrez si vous ne la laissez pas mourir ! Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie mon Dieu, ne la laissez pas mourir ! Mon Dieu, ne la laissez pas mourir ! Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie mon Dieu, ne la laissez pas mourir…”. C’est sa voix à elle qui dit sa souffrance à lui.
Un peu plus tard, la caméra-redevenue-œil rivée sur la banquette désertée, la voix de l’homme lit un procès-verbal relatant un accident de voiture. Dans le véhicule percuté, il y avait une femme. Elle est morte. C’était sa voix qui disait la souffrance de l’homme. Et sa propre fin.


La main et la voix de l’homme ont maintenant un corps, une tête surtout, entièrement bandée, invisible. Ensemble, ils poursuivent la liquidation de l’appartement et du passé. D’entre les vestiges, surgissent des photographies du tournage de L’Insoumis, le deuxième long métrage d’Alain Cavalier, entre OAS et FLN, entre Delon et Massari. L’homme invisible, sa main et sa voix s’en souviennent. C’est lui, Alain Cavalier.
L’homme invisible casse une chaise, méticuleusement. Il passe par la fenêtre, décroche les rideaux ; on jurerait qu’il va tomber. Sa voix raconte, raconte encore les souvenirs, la femme perdue. Sa main peint, peint encore l’appartement en noir, jusqu’aux formes que la lumière du jour dessine sur le sol, jusqu’aux fenêtres. Et puis, dans le noir qui a enfin tout englouti, l’appartement et le passé, l’homme invisible fait de quelques vestiges un bûcher, qui à nouveau éclaire.


Sanctuaire

On peine aujourd’hui à imaginer l’énigme qu’a pu poser, lors de ce premier surgissement, la voix d’Alain Cavalier, devenue si familière au fil des quinze dernières années qu’il a passées à raconter le quotidien dans ses films. On peine à imaginer l’anonymat de cette voix et de cette main, alors. Curieux paradoxe que celui de s’exposer pour la première fois, et à un tel point –fou de douleur, naufragé–, en homme invisible. Entre pudeur et exhibitionnisme.
On peine à imaginer l’étrangeté de ces plans serrés sur objets et choses pour dire le monde, pour se dire soi, des vignettes, comme les papillons épinglés par un collectionneur naturaliste, devenues depuis la forme presque unique du cinéma d’Alain Cavalier. Des miniatures.
Ce répondeur ne prend pas de messages est ainsi à la fois un sanctuaire –celui qu’Alain Cavalier dresse à sa compagne, Irène Tunc, comédienne, tuée dans un accident de voiture en 1972–, un suicide imaginaire –tentative de faire disparaître les objets, les souvenirs, son visage, la lumière– et la naissance d’un cinéma “absolu”, débarrassé des artefacts de la construction et des oripeaux de la fiction, au plus près de soi –tournage en sept jours, prises uniques, pas de montage.
Film est là, tout le temps : il n’y a pas plus beckettien que le monologue de cet homme invisible, seul dans un appartement usé et vide, ressassant son passé, jusqu’à l’extinction. Fin de partie pour Cavalier, avant de franchir encore un cap, vingt ans plus tard, en passant de la troisième à première personne.

P.S. 1 : En 2009, trente ans après Ce répondeur ne prend pas de messages, Alain Cavalier s’est à nouveau confronté à la disparition de la femme aimée, dans Irène.

P.S. 2 : Dans l’entretien qu’il a accordé tout récemment à DVDClassik, à lire ici, Alain Cavalier dit que le premier film qu’il a vu était justement L’Homme invisible, la version originale de James Whale (1933), avec Claude Rains, mais qu’il n’y a pas pensé une fois lors du tournage du Répondeur. L’Inconscient…

Ce répondeur ne prend pas de messages, d’Alain Cavalier, France, 1978, 65’, coul. Mise en scène : Alain Cavalier. Image : Jean-François Robin. Son : Alain Lachassagne. Production : Xavier Saint-Macary.

Projection à la Cinémathèque française, jeudi 3 mai à 21h30, en présence d’Alain Cavalier, dans le cadre de l’intégrale de ses films. Ce répondeur ne prend pas de messages a été édité en DVD, avec Le Filmeur et La Rencontre, par Pyramide.


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